Photo © Jordi Ruiz Cirera

Qui est Laurène Praget ?

Laurène Praget est née en 1985. Elle a fait des études en arts plastiques avant de se tourner vers la philosophie où elle s’est spécialisée en Esthétique, ce qui influencera sa pratique de la peinture. Intéressée par l’humanité et les mouvements culturels, intellectuels et sensibles qui lui sont relatifs, elle a trouvé dans la peinture populaire mexicaine un vocabulaire symbolique et esthétique qui lui fait écho.

En 2016 elle part s’installer au Mexique, découvrant une réalité plus sombre du pays que celle qu’elle imaginait. C’est ainsi qu’elle débute une série de portraits en hommage aux femmes victimes de disparitions forcées, qui a été présentée plusieurs fois au Mexique et à Paris. Actuellement, elle travaille sur une série dédiée aux femmes victimes de féminicide, la première toile de cette série a été sélectionnée pour participer à l’exposition collective “ Lo politíco en el Arte” à Mexico City en Juin 2018.

© Laurène Praget, Série "Las Friduchas", Justicia para Victoria, 2018.

Peux-tu me décrire ton parcours ?

J’ai goût au dessin et aux arts depuis l’enfance si bien que j’ai suivi un parcours Arts-Plastiques au lycée avant d’aller étudier aux Beaux-Arts après mon bac. Le fonctionnement de ces derniers ne me convenant pas, j’ai décidé d’étudier la philosophie. A l’université de Nantes j’ai suivi un parcours de musicologie puis, plus tard, je suis allée étudier la philosophie de l’art à Paris jusqu’à l’obtention de mon Master. Toutes ces étapes ont nourri ma peinture et plus tard, lors de mon premier séjour au Mexique, j’ai décidé de me dédier entièrement à ma pratique picturale.

D’où viens-tu ? Cela a t-il influencé ta pratique ?

Je suis originaire d’une commune de Bretagne où mon père était cordonnier. Il dessinait beaucoup et m’a appris les bases du dessin de portraits lorsque j’étais enfant. Je suis forcée de constater que les visages ont une partie prenante dans ma peinture. Mes parents ont toujours valorisé les arts et la poésie et je pense que ça a ouvert une porte dans mes possibles choix de vie où être artiste était envisageable.

© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Mariel, 2017.
© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Mildred, 2017.

Le Mexique semble être une grande source d’inspiration pour toi (et notamment dans ta dernière série). D’où cela vient-il ?

Lorsque j’étais en Seconde, il y avait une toile de Frida Kahlo dans mon livre d’espagnol, L’autoportrait à la frontière mexicano-etasunienne, et j’y ai immédiatement trouvé un vocabulaire pictural et symbolique qui m’a fascinée. L’iconographie mexicaine a dès lors été une source d’inspiration forte dans mon travail jusqu’à ce que je me rende au Mexique où la réalité est venue rencontrer la poétique.

Quelles sont tes autres sources d’inspiration ?

La musique et la philosophie ont été mes premiers modèles. J’ai réalisé une série de toiles autour de Mozart, Schubert et Verdi entre 2006 et 2009. Enfin, la philosophie deleuzienne est un modèle assez global, comme celle de Sartre et avant eux, celle de Nietzsche. Il y avait le lieu du savoir et du sensible qui s’y rencontraient et j’avais goût à tenter de  retranscrire l’harmonie musicale de même que le mouvement réflexif philosophique en peinture. En cela, c’est l’humanité qui m’inspire, sa laideur, sa violence, son absurdité mais aussi son indiscutable beauté. Le contraste entre l’humain de masse et l’humain individuel m’intéresse beaucoup.

Ta dernière série est très engagée. Qu’est-ce qui t’as donné envie de travailler autour d’un tel sujet (le féminicide au Mexique) ?

Je crois que c’est trivialement une histoire d’amour. J’aime ce pays comme un Grand-Amour si bien que s’il souffre je souffre aussi et j’ai envie de l’aider. En tant que femme je pense être particulièrement sensible aux violences faites à ce genre, et ces centaines de visages de femmes disparues sur les avis de recherche, dans les rues, collés sur des édifices, des troncs d’arbres, oubliés par la société en plus d’être disparus ont commencé à me hanter. Là-bas, il n’y a personne pour les défendre alors si mon travail peut soutenir des victimes et leurs familles et aider à ce qu’elles ne se sentent pas seules et niées alors il n’y a pas à hésiter une seule seconde.

© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Mavia, 2017.

Peux-tu nous parler, nous expliquer un peu mieux ce qu’est le féminicide au Mexique ? Que se passe-t-il vraiment là-bas ?

Le Mexique est un pays très machiste où environ 24.000 femmes ont été assassinées ces 10 dernières années. Elles sont tuées par leurs maris, leurs conjoints, leurs ex-conjoints, mais aussi, victimes de viols par des inconnus, elles sont ensuite assassinées. On appelle ça un féminicide, mot qui n’existe pas en français, car à la différence d’un homicide, le féminicide est le meurtre d’une femme à cause de son genre. Suivant le modèle des argentines, un mouvement a commencé à se créer derrière ces mots “Ni una más”, “pas une de plus”. L’activiste et journaliste Frida Guerrera qui tient un blog où elle documente des informations sur le féminicide et les disparitions forcées de jeunes filles vient de sortir un livre intitulé ainsi. Sa tête a été mise à prix depuis 10 jours, son travail est très courageux et je me suis beaucoup documentée sur certains de ses portraits de femmes pour ma série des “Friduchas” qui se dédie à ces femmes assassinées. Il faut savoir que les enquête sont très rares en cas de féminicide, rares ou succinctes, de plus, la pratique de la corruption est très très répandue au Mexique, si bien que contre un billet, une enquête ne démarre pas et un assassin est libre.

Je cite sur une de mes toiles une phrase de la périodiste Frida Gómez à propos du meurtre de Mara Castilla l’an passé : “Mara fut assassinée car son agresseur savait qu’il pouvait le faire”. C’est malheureusement aussi simple que ça.

© Laurène Praget, Série "Las Friduchas",Mara llamó a un taxi seguro, 2018.
© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Maria, 2017.

Quelle est la différence entre féminicide et disparitions forcées ?

Les disparitions forcées concernent majoritairement des jeunes-femmes âgées entre 10 et 17 ans. Elles sont kidnappées pour entrer dans des réseaux de “traite de blanche”, c’est-à-dire, pour entrer dans des réseaux d’esclavagisme sexuel. Le nombre de disparitions forcées a crû de 974% en 4 ans. De janvier à juin 2017 ont disparus 3174 femmes dans 5 Etats du Mexique (qui en contient 32), le calcul des disparitions réelles est presque impossible tant les chiffres sont cachés. En revanche, déambuler dans les rues des villes du pays nous donne un triste aperçu de ce qui se passe sous l’œil de tous sans que personne ne voit rien car les avis de recherches sont excessivement nombreux, c’est en réaction à ce choc d’en voir tant que j’ai commencé à peindre les visages des disparues que je croisais dans la rue.

A titre personnel, as-tu été plus touchée par l’histoire d’une victime en particulier ?

J’ai été particulièrement touchée par une affiche collée sur la porte de mon immeuble à la Ciudad car pendant 10 jours, quand j’entrais et sortais de chez moi, je croisais le regard de Ivette, 14 ans, disparue dans mon quartier quelques jours plus tôt. Cet évènement a été le déclencheur de mon désir de peindre des visages de femmes disparues.

Quelques mois plus tard, l’automne passé, la jeune cousine d’un ami à moi s’est enfuit de sa maison avec un type. Mon ami soupçonnait que cet homme soit en lien avec des trafiquants de femmes. Sa famille, sans contact avec la jeune fille, a commencé à chercher la gamine dans toute la Ciudad. Mon ami a fini par les croiser dans la rue, elle et son petit ami. Ils ont alors pris rendez-vous pour aller boire un verre quelques jours plus tard. Ils ne sont finalement jamais venus au RDV, et mon ami n’a plus jamais eu de ses nouvelles.

Peux-tu nous dire où ta série a-t-elle été exposée pour l’instant, et en quoi cela fait sens avec ton travail ?

J’ai exposé ma série de portraits de femmes disparues à l’espace culturel El Paliacate à San Cristóbal de las Casas, Etat du Chiapas, puis durant la Première Rencontre Internationale des Femmes qui luttent organisée par les femmes zapatistes en zone autonome zapatiste de l’Etat du Chiapas. Enfin, je l’ai présentée à la Librairie Publico dans le 11e arrondissement de Paris. Tous ces lieux ont fait sens car ils sont au dehors du système institutionnel de l’art et j’ai pu présenter mon travail directement à des personnes concernées tant réellement que sensiblement par le sujet, c’était intime, même dans le cas de la Rencontre zapatiste où étaient présentes quelques 8000 femmes.

© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Paulina, 2017.
© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Samantha, 2017.

Quel retentissement espères-tu en traitant de cette thématique ?

J’espère aider à faire connaitre le drame que vivent ces femmes, non seulement au Mexique mais dans toute l’Amérique Latine, en sortant des statistiques, montrer les visages, les existences. Et puis à niveau individuel, dire aux femmes qui verront mon travail : vous n’êtes pas seules.

 

Le sujet de la condition de la femme est-il central dans ton œuvre en général ?

Non, il l’est fortement depuis un peu plus d’un an même s’il était présent de plus en plus depuis quelques années.

As-tu des sujets/thématiques récurrents dans ton travail ?

Je crois que oui. Les contradictions humaines, la perversion et puis la violence. Le tout dans une quête dichotomique de sa rencontre avec le joli et la joie. Peut-être n’est-il finalement que question du fond de mon âme…

Quels sont les artistes qui t’inspirent et te touchent aujourd’hui ?

Je suis peu au fait des pratiques contemporaines que je trouve facilement ennuyeuses, mais j’aime beaucoup les fresques murales de rue que l’on trouve en Amérique Latine, de même que les graveurs. Ce sont des pratiques très courantes là-bas et très fortes. Du reste, j’aime le travail de deux graveurs mexicains, Vlocke qui vit à la Ciudad de México et Cris Cruz, une jeune femme de Tijuana dont j’ai collé l’une des affiches au canal St-Martin, les collages/installations de l’artiste JR, notamment ce qu’il a fait à la frontière entre Tijuana et San Diego où il a installé la photo d’un enfant mexicain qui regarde de l’autre côté du mur, mais aussi la co-installation qu’il a réalisée avec Agnès Varda qui m’a profondément émue. La rétrospective de Adrian Piper que j’ai vu ce printemps au MoMa de New-York m’a beaucoup interpellée également, notamment tout son travail autour de la danse. C’est une artiste éclectique, profonde et discrète. J’aime ça dans l’art. Et, plus classiquement, les fresques de Diego Rivera me bouleversent toujours autant.

Après, la musique m’inspire beaucoup également, le groupe Makila 69 par exemple, parmi tellement d’autre, me donne beaucoup de force dans mon travail.

© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Yohana, 2017.

Depuis quand pratiques-tu la peinture ?

C’est difficile à dater précisément, je crois que j’ai peint ma première grande peinture en 2001, sur un mur, ensuite j’ai commencé ma pratique en tant que telle autours de 2003-2004.

Peux-tu me décrire ton travail et ta technique ?

Quel exercice difficile ! Je peins à l’acrylique pour des raisons pratiques, je ne perds pas de vue le projet de maîtriser l’huile un jour. Par ailleurs, c’est une peinture figurative haute en couleur (ma série de portraits mise à part), alliant les visages, les objets de vie, des symboles tirés de l’histoire de l’art, de l’archéologie ou de la mythologie ainsi que des édifices afin de créer des sortes de petits villages autonomes au monde réel dans les thématiques concernées.

As-tu un « processus » de création ? Comment décides-tu d’une nouvelle toile ?

Je fonctionne assez à la rencontre et au cœur, cela peut être un livre que je lis, une musique que j’entends, un lieu où je vais, une passion que je ressens… Après je mène un long travail d’investigation théorique et formel et je fuis les images faciles, les clichés, en cela mon travail est souvent perçu comme “chargé”, car il est vrai que je fuis le superficiel et le déjà-vu autant que possible. Je ne fais pas de croquis ni d’esquisses préparatoires, je fonce directement sur la toile et je laisse ma main et mes yeux agencer, je laisse la forme émerger parfois différente de ce que j’aurais imaginé.

Quels sont tes projets à venir ?

Je dois terminer cette série sur les femmes victimes de féminicides en vue d’une ouverture d’exposition en fin d’année de nouveau à l’espace culturel El Paliacate. Après on verra ce qui m’appellera.

 

Où rêves-tu d’exposer un jour ?

Je ne sais pas trop à vrai dire. Exposer à la Ciudad de México a déjà été un rêve exaucé.

Je crois que si j’avais l’occasion d’exposer dans un musée plus institutionnel français un jour, cela voudrait dire que le monde de l’art contemporain a évolué en ouvrant (plus grand) ses portes à une peinture plus habitée et surtout aux femmes artistes, comme l’a fait le MAM avec Paula Becker en 2016, sauf que moi j’aimerais être encore vivante. Enfin, donnez-moi le MoMa, il faut viser grand.

© Laurène Praget, Série "¿Le has visto? - #Niunamás", Vera, 2017.