© Sophie Guillouart
Quentin Lefranc, depuis combien de temps travailles-tu sur ton projet Espacements, quelles ont été les différentes étapes du projet?

Ça doit faire trois ans que je travaille sur cette pièce. La première idée était de jouer entre des structures architecturales (ossature) et des structures picturales (celle du châssis). Cette première idée a pu être développée dans deux autres pièces : Washitsu présentée en 2016 au Japon et Supplément présentée en juin 2017 à l’occasion du Voyage à Nantes.

Puis il y a eu deux choses que je voulais développer: cette tendance expansive de l’architecture moderne et  l’idée du labyrinthe. Cela entrecroisait différentes propositions formelles qui ont permis à l’oeuvre de se préciser et d’arriver à cette dernière maquette. Ensuite il a fallu adapter cette version à plus grande échelle pour qu’elle puisse être présentée à l’Espace Commines.

Espacements traite du rapport à l’espace et au temps? Qu’est-ce qui t’a amené à ces thématiques?

L’espace et le temps sont deux notions très importantes dans l’ensemble de mes recherches. À chaque fois, elles sont développées différemment selon les projets. Et puis, de manière générale, ce sont deux notions indissociables. L’une est imbriquée à l’autre. Dans Espacements, on les retrouve dans le titre. La pièce est un dispositif ouvert qui vient découper, fragmenter, cloisonner l’espace dans laquelle elle se trouve. La notion de temps apparaît alors dans le parcours créé par le dispositif, et l’appréhension de l’ensemble des dix plans. Par ailleurs, l’œuvre n’est pas exposée dans un laps de temps traditionnel comme cela peut l’être pour une exposition d’une durée moyenne de 6 semaines. Elle s’expérimente sur trois jours, en quatre temps bien distincts, qui se succèderont entre 2018 et 2019. Le dispositif implique plusieurs activations donnant à voir l’œuvre sous un nouvel angle à chaque présentation. Son agencement sera modifié et pour complexifier la proposition, j’ai invité quatre curateurs à activer et révéler l’oeuvre pour lui donner le sens qu’il souhaitera. Et c’est là où le temps me semble important. Chacune des propositions enrichira et contribuera à l’histoire de la pièce. Si le dispositif semble très simple, c’est aussi pour multiplier et mettre en avant ces possibilités dans le temps et l’espace.

Pourquoi as-tu souhaité l’intervention de plusieurs personnes ?

Les personnes choisies ont des intérêts différents vis-à-vis de mon travail et de cette œuvre en particulier. Un sculpteur aura une appréhension et donc une activation différente d’un critique, d’un musicien ou d’un auteur. Leurs regards singuliers amèneront des propositions et des prises de position différentes. C’est aussi une manière de se désapproprier l’œuvre et de la laisser vivre pour qu’elle puisse générer des formes différentes qui ne m’appartiennent plus.

Est-ce quelque chose que tu fais de façon récurrente dans tes projets?

Chacune de mes propositions est réfléchie vis-à-vis de l’espace dans laquelle elle est présentée. Je ne suis pas toujours là pour décider comment, quand et où sera présenté mon travail et parfois, selon les circonstances, cela m’amuse de laisser les choses m’échapper. J’aime que le « curateur » ait une certaine responsabilité lors de sa proposition, cela provoque des discussions qui font avancer le regard porté sur mon travail, parfois avec surprise.

© Molly SJ Lowe
nina leger
© Francesca Montovani
Quentin Lefranc et Nina Léger, comment vous êtes vous rencontrés?

Quentin: On s’est rencontrés à la galerie Jérôme Pauchant.

Nina: Quentin est le premier artiste sur lequel j’ai écrit pour le site Internet dédié à la critique « Délibéré ». En circulant dans les galeries du quartier, j’ai vu l’exposition de Quentin depuis la vitrine et elle m’a interpellée car il s’était emparé de l’espace, une thématique qui m’importe également. Soudainement il ne s’agissait plus d’un white cube avec un accrochage classique, le travail de Quentin a quelque chose en plus qui déstabilise le spectateur, j’ai eu l’envie d’écrire sur lui. Suite à ce texte, Quentin m’a contactée  et nous avons eu divers échanges.

Pour Espacements, la collaboration a évolué puisqu’il ne s’agit pas d’écrire à propos du travail de Quentin mais d’inscrire un texte dans le processus de création de l’oeuvre.

Quentin Lefranc, tu as demandé à Nina Léger une mise en récit de ton œuvre, quelle importance ont les mots pour toi? Que recherchais-tu?

Les mots sont dans mes recherches une manière de préciser l’intention de chacune de mes propositions, de prendre du recul. Mais le rapport avec Nina est différent.

Elle a souvent écrit sur mon travail dans différents formats. C’est d’ailleurs comme cela que nous nous sommes rencontrés. Depuis il y a eu de nombreux échanges. Mais à chaque fois la position du critique vient après l’exposition. Inviter Nina à initier le dispositif était une manière de changer sa position. Aussi, quand je l’ai sollicitée, je ne savais pas si elle allait utiliser l’habit d’auteur, de critique ou les deux à la fois. Je vous laisse la surprise.

Quel lien as-tu noué avec les curateurs que tu as choisis?

Quentin: La multiplication des propos m’intéresse, j’avais envie de complexifier la proposition. Cela fonctionne également en échos avec ce qu’il se passe actuellement, soit la multiplication des curateurs, il est intéressant de créer une seule oeuvre et de faire intervenir plusieurs personnes dessus. Alors qu’en général un curateur choisit plusieurs oeuvres, ici le processus est inversé. Je les ai choisis car des dialogues s’étaient déjà établis.

Ils ne sont pas tous curateurs mais je leur donne cette responsabilité, il y a une performeuse, un sculpteur et un critique.

Nina: En effet, notre rôle est double à savoir, en premier lieu, comment placer l’oeuvre dans l’espace puisqu’elle est modulable. On peut décider de l’angle, de sa situation dans l’espace et en second lieu, on intervient avec une proposition. Pour moi ce qui était important au départ, c’était de discuter de ces 5 panneaux, donc de l’oeuvre en tant que telle, puis de réfléchir à un début de dispositif, à partir de là m’est venu un texte qui me permettait de compléter le dispositif.  Habituellement j’interviens à posteriori, cela peut donner lieu à un échange avec l’artiste mais jamais avec l’oeuvre. C’est une nouvelle posture, dans le temps et dans l’économie du projet.

Nina, comment as-tu travaillé sur le texte de Quentin?

Nina: Quentin m’a proposé  au premier abord de faire une lecture, mais je ne me sentais pas l’aise avec cet exercice. J’ai préféré pré-enregistrer le texte et j’ai invité trois comédiens à l’interpréter. Trois enceintes sont donc réparties dans l’espace de manière à ce que la répartition du texte soit elle-même située. Pour cette mise en récit, j’ai pris l’habit de l’auteur plus que du critique, car le texte est une fiction. Ce qui m’a amusée en intervenant dans ce processus créatif, c’est que pour la première fois, je ne sais pas du tout ce à quoi va ressembler l’oeuvre finale. Avec Espacements, je me laisse surprendre et je pense que Quentin aussi.

expo lefranc
© Molly SJ Lowe
Que va-t-il rester de ces propositions par la suite?

Quentin: Il y aura une publication avec l’ensemble des textes, croquis, photographies pour construire l’histoire de la pièce. Une oeuvre quand elle sort de l’atelier n’est pas terminée, elle continue de s’enrichir en fonction de ses expositions et de ses présentations. Un tableau est toujours accroché à côté de quelque chose d’autre, il vit et s’enrichit au fur et à mesure de ses différents accrochages.

Tu travailles d’abord sur maquette avant de produire tes œuvres à taille réelle, quelle importance leur accordes-tu?

La maquette à deux positions : c’est la maquette de travail et la maquette de présentation du projet. C’est ce qui me permet à la fois de choisir, préciser la proposition et tester la relation aux matériaux. Elle me permet également d’insérer l’œuvre dans des espaces utopiques.

On y retrouve l’ensemble de ses caractéristiques, c’est pourquoi il m’est arrivé aussi de la présenter lors d’une exposition. Il s’agit d’un objet à part entière qui peut aussi avoir une valeur marchande. Certaines seront réalisées à l’échelle 1, d’autres non.

Quel est ton lien avec l’architecture?

Je suis autant concerné par l’œuvre en tant que telle que par son intégration physique dans un lieu donné.

Je porte toujours un regard sur la manière dont elle existe dans l’espace. Dans mes recherches le contenu est indissociable de la présentation.  Or l’architecture est une pensée de l’espace. Elle est la condition sine qua none pour créer une expérience. J’en ai fait mon terrain de jeu et je ne cesse de faire des allers et retours entre la proposition et l’espace dans lequel elle demeure, de manière temporaire ou définitive. Je réfléchis à la manière dont l’oeuvre peut s’intégrer dans le paysage architectural et la conditionner pour qu’elle puisse nouer avec le lieu des conditions d’expérience physiques, affectives, esthétiques et poétiques.

 

As-tu un médium de prédilection ou le choisis-tu en fonction du projet?

Je ne pense jamais choisir un médium plus qu’un autre ni avant ni pendant la construction du projet. Néanmoins les formes que j’utilise font plus ou moins appel à certaines disciplines. J’aime avant tout quand il y a des allers-retours, des correspondances, des perméabilités.

Comment qualifies-tu ton travail?

Je ne peux ni me définir comme un peintre ni comme un sculpteur. Le plus souvent la forme de prédilection que j’utilise pour présenter un projet est une installation. Je préfère ne pas trop catégoriser ou étiqueter mon travail, car cela pourrait réduire le champ des possibles. Raphaël Brunell qui a été l’un des premiers à échanger sur mon travail et qui est invité à intervenir prochainement, compare souvent mon travail à une partition de musique. J’aime beaucoup cette métaphore car une partition de musique est écrite par un compositeur, mais il y a toujours des variations, des nuances et surtout: une interprétation.

De quoi te nourris-tu pour alimenter ton travail?

Plein de choses alimentent mon travail, beaucoup de lectures, des films, des déambulations dans des lieux d’architecture, des expositions et aussi beaucoup de discussions. Tout cela forme un ensemble, et puis certaines idées, parfois lointaines émergent, s’entrecroisent. C’est avant tout une histoire de temps.

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© Molly SJ Lowe
Quels sont tes projets à venir?

Quelques expositions collectives son prévues dont une à Pise et d’autres projets personnels, mais je ne préfère pas trop en parler tant que les dates ne sont pas fixées. Il y a également en septembre l’exposition avec Marine Prouvost pour Kozzarte, dans un lieu tenu secret pour le moment.

Quel est le lieu d’exposition où tu souhaiterais le plus exposer ?

Je ne sais pas s’il y a un lieu en particulier où j’aimerais exposer. Il y en a plein… Réfléchir et réaliser des projets pour des sites particuliers est toujours assez captivant, c’est à chaque fois de nouveaux challenges. Que ce soit l’appartement d’un collectionneur, ou un projet urbain, ce sont de nouvelles situations, donc de nouvelles propositions où de nouvelles formes peuvent émerger.

Quentin Lefranc 

ESPACEMENTS

Mise en récit Nina Leger

Espace Commines

17 rue de Commines

75003 – Paris

France

Les 24, 25 et 26 avril 2018 de 12h à 20h

www.quentinlefranc.com