Julien Creuzet, In my hands (...), ©SAIF, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine

Lafayette Anticipations est une fondation d’intérêt général structurée autour de son activité de production et de soutien à la création dans son ensemble. Elle est un catalyseur qui offre aux artistes des moyens sur-mesure uniques pour produire, expérimenter, et exposer.

Depuis son ouverture, le 10 mars 2018, la Fondation est le premier centre pluridisciplinaire de cette nature en France. Dans son bâtiment du XIXe siècle réhabilité par l’agence OMA de Rem Koolhaas et situé au coeur du Marais, le public découvre une véritable machine curatoriale dans laquelle sont présentées des œuvres nouvelles de créateurs internationaux issus des champs de l’art contemporain, du design et de la mode.

Jusqu’au 9 septembre 2018, Lafayette Anticipations présente « Le centre ne peut tenir », une exposition conçue et développée collectivement par Charles Aubin, Anna Colin et Hicham Khalidi.

Jumana Manna, Insurance Policy, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. ©Pierre Antoine

Empruntant son titre au poème emblématique de W.B. Yeats, « The Second Coming » (1919), Le centre ne peut tenir détourne la lamentation du poète irlandais sur un monde en perte de sens, et se réapproprie l’expression en tant qu’affirmation. Rassemblant un groupe d’artistes français et internationaux, l’exposition aborde le renforcement actuel des catégorisations culturelles, sociales et politiques, et suggère le besoin de façonner des méthodes plus subtiles et moins binaires pour les considérer. Elle postule que ces différences, comprises non pas comme des séparations, mais comme des qualités intimement liées, pourraient mener à un nouvel équilibre des pouvoirs.

Constituée exclusivement de nouvelles commandes (films, installations, performances et sculptures) dont la plupart ont été réalisées sur place dans les ateliers de la Fondation, Le centre ne peut tenir met en valeur les travaux de practicien·ne·s explorant les identités et géographies en mutation. L’exposition rassemble leurs investigations sur la construction de soi à une époque de frontières en mouvement, incitant à une réévaluation urgente de nos interactions à l’échelle locale comme globale.

Découvrez les artistes présentés et leurs créations pour cette exposition:

Isabelle Andriessen, Tidal Spill, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, Paris, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine
Isabelle Andriessen

Née en 1986, l’artiste vit et travaille à Amsterdam.

Isabelle Andriessen étudie les différentes façons d’animer physiquement des matériaux inanimés et s’interroge sur ce qui se situe entre être humain et non-humain, entre vivant et non-vivant.

La contamination est au centre de Tidal Spill, une installation composée de plusieurs éléments sculpturaux soumis à des traitements tantôt chimiques, tantôt électriques. Quand une sculpture transpire et dégouline, les autres s’oxydent et se couvrent de cristaux qui évoluent tout au long de l’exposition. Leur prétention à l’organicité se poursuit dans leurs formes – qui, dans certains cas, ressemblent à des parties du corps humain rendues mutantes par la toxicité environnante – ainsi qu’à travers leur texture : pores, plis, grains de beauté, cicatrices et vergetures hyperréalistes apparaissent à la surface de ces formes démembrées.

L’artiste décrit ces oeuvres et certsines oeuvres antérieures comme des « sculptures zombies » présentant des symptômes de métabolisme et de maladie qui leur donne une impression de mouvement, d’évolution et de dégradation tout au long de l’exposition. Reliées par des tubes parcourus de divers fluides, ces sculptures évoquent une infection co-dépendante. Leur revendication d’agentivité n’est pas issue d’un endroit sain; au contraire, elle émerge du domaine du toxique et de la maladie, et rappelle à ce titre l’observation de Jane Bennett dans Vibrant Matter (2009), selon laquelle les déchets ne sont rien moins « qu’un tas de matière vivant (…) qui s’accumule ». Dans cette oeuvre, la disctinction entre éléments organiques et inorganiques est volontairement ambiguë et sous ses allures d’apocalypse ordonnée, Tidal Spill présente un terrain propice à l’émergence de nouvelles espèces qui dépasseraient ces catégories.

Lucy Beech

Née en 1985 au Royaume-Uni, l’artiste vit et travaille entre Londres et Berlin.

Lucy Beech réalise des films qui se situent souvent entre documentaire et fiction, et ont pour sujet les communautés de femmes marginalisées.

Reproductive Exile est une fiction documentaire sur le thème de la reproduction assistée transnationale. Elle met l’accent sur la circulation des corps et des substances biogénétiques par-delà les frontières, dans ce que l’on connaît dorénavant sous le nom d' »exil reproductif ». Le film cartographie l’histoire d’une femme dont les processus corporels sont facilités par toute une chaîne de corps féminins humains et non-humains, liés de façon invisible par la production d’hormones sexuelles essentielles aux technologies reproductives.

Reproductive Exile est tourné dans un établissement récemment rénové en République Tchèque, où l’absence de législation offre une certaine liberté à un large éventail de parents commanditaires; la protagoniste y fait la connaissance d’« Eve » (abréviation d’Evatar), présentée comme la « mère de tous les micro-humains ». Développée et utilisée par une clinique innovante pour révolutionner les essais cliniques portant sur les médicaments et permettre un traitement individualisé des patients, Eve est l’avenir des essais cliniques pour les médicaments pour les femmes, ainsi que de la médecine personnalisée. A mesure que la mère commanditaire découvre l’incapacité de son corps à produire les hormones dont il a besoin pour stimuler ses ovaires, elle devient obsédée par Eve, se confiant à elle au sujet des médicaments qu’elle s’injecte quotidiennement, qui peuvent être des dérivés d’urine de jument gestante oude celle concentrée de femmes ménopausées. La réponse à la stimulation ovarienne peut parfois être excessive et, dans une hallucination médicamenteuse exacerbée par les effets secondaires de l’hyperstimulation ovarienne, la protagoniste visualise la constellation complexe de corps invisibles, humains et animaux, qui fonctionnent, soignent, constituent et pourvoient à son parcours reproductif.

Lucy Beech, Reproductive Exile, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Commandée par Lafayette Anticipations, Paris ; De La Warr Pavillon, Bexhill-on-Sea ; et Tramway, Glasgow. Produite par Lafayette Anticipations. Photo : ©Pierre Antoine
Ève Chabanon, The Surplus of the Non-Producer, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine
Ève Chabanon

Née en 1989 en France, Eve Chabanon vit et travaille à Londres.

Ève Chabanon a étudié à la Haute École des Arts du Rhin (HEAR) de Strasbourg et à Open School East à Londres / Margate. À travers la performance, l’écriture et les objets, l’artiste crée des situations – impliquant généralement des communautés locales, des groupes marginalisés à l’intérieur et à l’extérieur des structures éducatives – qui produisent des espaces de questionnement et de débat.

Le projet d’Ève Chabanon, The Surplus of the Non Producer, présenté dans Le centre ne peut tenir, prend pour point de départ la difficulté voire l’incapacité de l’artisan, de l’artiste et du praticien culturel en exil à exercer leur pratique face à des facteurs légaux ou encore pratiques, comme le manque d’accès à du matériel et des outils, ou l’absence de traces pour prouver son travail passé. Certain·e·s en viennent parfois à abandonner leur pratique, jugée obsolète ou trop éloignée des canons ouest européens.

The Surplus of the Non Producer questionne la relation entre pratique et identité, et cherche des failles dans le système pour faire débat, créer du possible et de la valeur.

Le centre de gravité formel de The Surplus of the Non Producer est un objet à mi-chemin entre la sculpture et la table de conversation. Évoquant un large fragment minéral nuancé par de multiples strates et vaisseaux, la pièce a été développée dans les ateliers de Lafayette Anticipations par Ève Chabanon en collaboration étroite avec le stucateur Abou Dubaev, rencontré par l’artiste et employé par Lafayette Anticipations par l’intermédiaire de La Fabrique Nomade, une association pour la valorisation et l’insertion professionnelle des artisans migrants. Pendant l’exposition, d’autres savoir-faire et pratiques se rassembleront autour de cet objet qui servira de base pour recueillir, à l’intérieur d’un film, des expériences, propositions et hypothèses relatives à la condition du dit « non producteur ». Réalisé par une équipe cinématographique de « non producteurs », le film se construira notamment à partir d’événements publics et de workshops menés pendant l’exposition.

Recherche de terrain : Les caves d’affinage naturel de Montaigut-le-Blanc, 2017, © Cooking Sections
Cooking Sections

Cooking Sections rassemble Daniel Fernández Pascual (né en 1984, Espagne) et Alon Schwabe (né en 1984, Israël), un duo basé à Londres formé en architecture et arts visuels, notamment à Goldsmiths University.

Avec Losing Cultures, œuvre présentée dans Le centre ne peut tenir, Cooking Sections inaugure un nouveau corpus de recherche qui explore les récits relatifs aux territoires alimentaires, incarnés dans la notion française de « terroir ». Au cœur de leurs recherches se trouve l’invention d’une corrélation indiscutable entre « origine » et «qualité » des produits alimentaires. Le point de départ de Losing Cultures réside dans le projet colonial français en Algérie et la concurrence entre producteurs de vin des deux rives de la Méditerranée, qui a conduit, au début du XXe siècle, les responsables politiques français à établir des terminologies protectionnistes. Avec Losing Cultures, Cooking Sections étudie l’émergence de systèmes de contrôle de qualité intimement liés à la construction de territoires et motivés par la nécessité de circonscrire l’« identité française » dans l’agroalimentaire, aboutissant à un système complexe d’étiquettes et de certifications, telles que l’AOC (appellation d’origine contrôlée) ou l’IGP (indication géographique protégée).

En outre, Losing Cultures va plus loin dans ce domaine d’investigation en le mettant à l’épreuve du changement climatique et ses fluctuations de frontières météorologiques. Au travers d’une année d’entretiens et de visites sur le terrain auprès de spécialistes agronomiques, de producteurs de vins et fromages et de laboratoires (INRA, INAO, Institut des sciences de la vigne et du vin…) français, le duo a examiné les stratégies mises en œuvre pour préserver la valeur symbolique et économique des territoires. Leur projet porte sur la façon dont l’impact croissant du changement climatique érode et remodèle les frontières, modifie les saveurs et, par conséquent, remet en question le vocabulaire utilisé pour décrire les nouvelles qualités des produits provenant de paysages en mutation. Losing Cultures est une installation sonore immersive qui sert de plateforme collaborative pour des linguistes, neuroscientifiques, sommeliers, affineurs, agronomes et biologistes, tous invité.e.s à développer tout au long de l’exposition un lexique des dérivés climatiques. Ce processus pourrait conduire à de nouvelles façons de « lire » et « manger » le paysage français, ainsi qu’à une autre compréhension du terroir. Losing Cultures se déploiera également sur ReSource, l’archive numérique de Lafayette Anticipations, donnant ainsi accès aux recherches du duo. Enfin, la programmation comprendra plusieurs rencontres, ateliers et présentations venant rythmer ce projet multidimensionnel.

Julien Creuzet

Né en 1986 en France, Julien Creuzet vit et travaille à Montreuil.

Artiste plasticien, vidéaste, performeur et poète, Julien Creuzet crée des environnements composites qui organisent des passerelles entre les imaginaires de l’ailleurs, les réalités sociales de l’ici et les histoires minoritaires oubliées.

Julien Creuzet met ici en relation un réseau de conques musicales avec plusieurs sculptures suspendues rappelant des mains surdimensionnées, références aux avant-gardes du début du XXème siècle. L’installation part de ces larges coquillages aux tailles et origines extrêmement variées. On trouve ici charonia tritonis de la mer de Lybie, lambis conch de l’îlet à Cabrit en Martinique, syrinx aruanus de Hunter Island en Tasmanie et cassis cornuta de la mer Rouge au Yémen, toutes acquises par l’artiste en banlieue parisienne, reflétant par là les échanges commerciaux et culturels constants à travers continents. Ces conques traversent différents contextes et usages. On les retrouve utilisées comme instrument à vent chez de nombreuses populations littorales, notamment dans les îles du Pacifique. Elles sont aussi connues en Inde où elles ont un sens profondément sacré car elles servent aux cérémonies religieuses. Enfin, aux Antilles, elles permettaient une forme de communication directe entre plantations pour annoncer divers évènements (arrivée d’un bateau, naissances ou encore insurrections sociales).

Julien Creuzet, In my hands (...), ©SAIF, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine
Danielle Dean, Bazar, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris et On the Boards, Seattle. Photo : ©Pierre Antoine
Danielle Dean

Née en 1982 aux Etats-Unis, Danielle Dean, artiste britannico-américaine d’origine nigériane, est diplômée de Central St Martins à Londres et du California Institute of the Arts de Los Angeles. Elle est ancienne élève de l’Independent Study Program du Whitney Museum de New York et de la Rijksakademie d’Amsterdam. Elle enseigne actuellement à la Cranbrook Academy of Art de Detroit.

Pour cette nouvelle vidéo, l’artiste Danielle Dean s’est immergée dans les archives du BHV et des Galeries Lafayette. Se penchant en particulier sur un siècle de catalogues de vente par correspondance, l’artiste a sélectionné des articles ménagers (moulins à café, machines à laver, mobilier de jardin, tentes de camping…) associés à la construction de la vie d’une famille française « typique » tout au long du XXe siècle.

Avec Bazar l’artiste cherche à déconstruire les rôles de genre assignés par ces objets ainsi que les imaginaires de classe ou de race qu’ils évoquent. En parallèle, Danielle Dean a réuni autour d’elle un groupe de quatre jeunes femmes françaises, principalement afrodescendantes, pour aborder ensemble et en compagnie de la chercheuse française Maboula Soumahoro, les relations qu’elles entretiennent aux stratégies marketing et au consumérisme contemporain.

Le résultat de ce processus est une vidéo de 10 minutes montrant les quatre jeunes femmes aux côtés de l’artiste, traversant plusieurs montages d’archives tout en en transformant les objets et accessoires. « C’est un voyage, une tentative de se conformer ou de s’échapper », explique l’artiste. Esthétiquement, la vidéo fusionne avec ingéniosité des images de différents styles et qualités : de l’archive à l’illustration en passant par l’incrustation 3D. La vidéo intègre les voix des quatre participantes relatant des souvenirs personnels recueillis lors d’entretiens menés tout au long du processus créatif. Elles soulignent combien la créativité permet de se confronter aux dynamiques de pouvoir surdéterminantes à l’œuvre dans la construction du sujet. Par ailleurs, plusieurs photocollages accompagnent la vidéo et en prolongent l’univers de déconstruction des images.

Hydra, 2017 © Kenny Dunkan
Kenny Duncan

Né en 1988 à Point-à-Pitre, Kenny Duncan vit et travaille entre Paris et Zurich.

Kenny Dunkan puise régulièrement dans la culture visuelle des Caraïbes et en particulier des carnavals, périodes de renversement des rôles sociaux, culturels et politiques, pour développer une œuvre qui adresse l’héritage colonial français et la persistance de ses modes de représentation.

Dans un double mouvement de surexposition d’une part et de recherche de protection d’autre part, Kenny Dunkan s’attaque aux enjeux de la représentation du corps noir. Il convoque et détourne ici plusieurs références de l’iconographie et de la statuaire chrétiennes. Les trois suaires au mur portent les marques du corps de l’artiste : les squames de sa peau frottée au sortir du bain sont traitées comme des pigments qui imprègnent une toile. Des traces en ressortent qui se jouent des stéréotypes de « pureté » et d’« impureté » des corps. À cette exhibition de l’intime répondent deux figures allongées qui rappellent la tradition classique des « gisants », sculptures funéraires de personnages historiques de premier ordre. L’artiste a réalisé ces deux armures qui font autant référence aux protections pour accompagner un défunt dans l’au-delà qu’aux mises en scène fétichistes. Elles confrontent les clichés associés au corps noir : de sa vulnérabilité dans l’espace public à son hypersexualisation.

Rana Hamadeh, The Ten Murders of Josephine, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Commandée et produite par Witte de With, Rotterdam ; Lafayette Anticipations ; Paris ; et In4Art Collection, Rotterdam. Photo : ©Pierre Antoine
Rana Hamadeh

Né en 1983 à Beirut, elle vit et travaille à Rotterdam.

Rana Hamadeh est une performeuse et plasticienne, suite à ses études au Dutch Art Institute. S’appuyant sur une approche curatoriale au sein de sa pratique artistique, elle développe des projets discursifs de longue date qui réfléchissent aux infrastructures de la justice en rapport aux histoires et aux manifestations présentes de la colonialité.

The Ten Murders of Josephine est un projet d’opéra de Rana Hamadeh au long cours structuré en plusieurs versions évolutives qui s’entrechoquent et se substituent les unes aux autres. Ces variations comprennent une installation sonore, une pièce théâtrale, des écrits ainsi qu’un film en cours de production. Joséphine, la protagoniste de cet opéra, est librement inspirée de la cantatrice des souris de Kafka et sert d’axe central au projet. À Lafayette Anticipations, l’artiste a réorganisé The Ten Murders of Josephine comme un réseau interconnecté d’acteurs (orgue de Barbarie, téléphone, télécopieur, enceintes…) qui font apparaitre et disparaitre la composition alors que les voix des visiteurs sont traitées en direct et viennent perturber et fragmenter l’opéra.

Héritier du genre du théâtre légal – basé sur des procès et jurisprudences – The Ten Murders of Josephine examine les conditions constitutives de la « validité » dans le discours juridique. Un des points de départ pour l’artiste se trouve dans le jugement Gregson vs. Gilbert de 1783, le seul document nous restant qui atteste du massacre du navire Zong pendant lequel 133 esclaves africains furent passés par dessus bord sur ordre du capitaine afin de pouvoir réclamer l’assurance sur leurs vies au retour à Liverpool. Ce jugement de référence indique non seulement la logique implacable et sanguinaire du système légal, mais continue également à nourrir notre compréhension de ce qu’est un « témoignage recevable » au sein de notre conception moderne de la citoyenneté. L’opéra de Rana Hamadeh pose la question des conditions nécessaires pour se constituer en tant que « sujet de témoignage », non seulement en dehors des limites du tribunal, mais même au-delà, à la place du sujet du droit.

Andrés Jaque, The Transvector, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. Photo : ©Pierre Antoine
Andrès Jaque

Né en 1971 à Madrid, l’architecte espagnol Andrés Jaque vit et travaille entre New York (où il enseigne à Columbia et Princeton) et Madrid, siège de son agence d’architecture intitulée Office for Political Innovation. Selon lui, l’architecture est « une activité politique et non-idéologique », c’est-à-dire une pratique constante de la négociation entre acteurs.

Pour Le centre ne peut tenir, Andrés Jaque et son agence Office for Political Innovation transforment le rez-de-chaussée de la Fondation en un lieu d’activités consacré à la programmation publique de l’exposition.
En accord avec l’esprit de modularité du bâtiment, Jaque imagine un environnement flexible qui se transforme pendant les trois mois de l’exposition pour accueillir débats, tables rondes, lectures, performances et lancements de livres. L’installation est donc un lieu d’accueil pour une pluralité de mouvements, de perceptions et d’activités. The Transvector devient un forum pour tester des configurations « décentrées ». La structure offre la possibilité d’assemblage et de déconstruction continues et incite ainsi à des formes d’interactions alternatives.

Conçu comme un point de rencontre animé, l’espace accueille également le risographe de la Fondation qui imprimera tout au long de l’été le catalogue en constante évolution de l’exposition.

Paul Maheke en collaboration avec Ligia Lewis et Mélika Ngombe Kolongo, Levant, Vue du film, 2018, © Paul Maheke
Paul Maheke

Né en 1985 en France, il vit et travaille à Londres.

À travers un corpus varié et souvent collaboratif comprenant performances, installations, son et vidéo, Paul Maheke se penche sur le potentiel du corps comme archive afin d’examiner comment se forment et se constituent la mémoire et l’identité. L’artiste est diplômé de l’École nationale supérieure d’arts de Cergy et du Open School East à Londres/Margate.

Levant est une installation de Paul Maheke au cœur de laquelle est présentée une vidéo réalisée en collaboration avec Ligia Lewis et Melika Ngombe Kolongo aka Nkisi.
Les trois praticien·ne·s sont réuni·e·s autour de leur désir commun de sortir du champ de la représentation et de proposer de nouvelles formes, plus abstraites, pour parler des corps minorisés et des identités. La translucence et le brouillage du champ de vision sont au coeur de leur proposition qui oscille entre visibilité et effacement. Des gestes succincts soumis à la répétition, des paroles marmonnées à la façon de sorts jetés, des objets à la fonction équivoque, des ombres fantomatiques et des jeux d’échos sont autant de stratégies pour construire un espace poétique, ambigu et traversant.

Le film rassemble les trois protagonistes sans nécessairement les rendre visibilises. L’œuvre se focalise en particulier sur une séquence de mouvements performés par Ligia Lewis au rythme d’une bande sonore composée par Nkisi.

Jumana Manna, Insurance Policy, 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. ©Pierre Antoine
Jumana Manna

Née en 1987 aux Etats-Unis, elle vit et travaille à Berlin.

Jumana Manna est une artiste palestinienne qui travaille principalement le film et la sculpture. Son œuvre interroge la façon dont le pouvoir s’articule dans les relations, se centrant souvent sur le corps et la matérialité en relation avec les récits de construction de nations et les histoires d’espaces.

Pour cette exposition, Jumana Manna produit une taxinomie anthropomorphique des « khabya ». Ces structures sont caractéristiques d’une architecture propre au Moyen-Orient. Elles servent d’espace de stockage de graines, construites au sein de maisons pour préserver les éléments semés ou consommés au cours de l’année. Les sculptures en argile sont des répliques d’ancêtres du réfrigérateur. Néanmoins, l’artiste les élèvent sur des structures qui font écho à d’autres systèmes de conservation, telles que les chambres fortes des réserves de semences. Par ce clin d’œil, Jumana Manna confronte une forme traditionnelle de l’archivage de graines à des techniques actuelles.

Des scories – les déchets de production charbonnière – débordent sur plusieurs espaces de l’installation, une autre forme d’extraction de la Terre ou bien encore, une source d’énergie qui transforme irréversiblement des processus agricoles, en plus que ceux propres aux systèmes de stockage et de diffusion de graines. Cette installation prolonge les motifs élaborés dans le dernier film de l’artiste intitulé Wild Relatives (2018), qui trace une transaction de graines envoyées d’Alep en Syrie, jusqu’à l’île de Svalbard où se dresse la Réserve mondiale des semences, avant de retourner au Liban. Ces œuvres développent son intérêt pour les contradictions entre la compulsion moderne pour l’archivage et les cycles de conservation et d’effacement qui s’exécutent en parallèle.

Yuri Pattison, public solitude (crisis cast), 2018. Vue de l’installation, Lafayette Anticipations – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, 2018. Produite par Lafayette Anticipations, Paris. ©Pierre Antoine
Yuri Pattison

Né en 1986 à Dublin, Yuri Pattison vit et travaille à Londres.

Le travail de Yuri Pattison explore les multiples relations entre les cultures visuelles, l’espace, les technologies de la communication et la circulation de l’information. L’artiste parcourt les différents médias souvent juxtaposés ou dispersés, utilise des données et des métadonnées, ainsi qu’un mélange de matériaux factuels, d’archives et de fragments historiques.

Yuri Pattison présente une nouvelle œuvre vidéo produite en étroite collaboration avec Crisis Cast, une agence de film et de production d’événements spécialisée dans la mise en scène de situations de crise par jeux de rôle. Crisis Cast simule ces situations allant d’accidents de la route à des brèches de sécurité pour des sociétés privées et gouvernements à travers le monde. La compagnie a, entre autres, comme client le ministère de l’intérieur britannique. L’expertise de Crisis Cast dans l’ingénierie d’exercices liés aux problématiques de surveillance et de sécurité ou encore de protection des frontières sert de base à cette collaboration avec l’artiste.

public solitude (crisis cast) est né de l’intérêt de l’artiste pour l’organisation spatiale des aéroports comme dispositifs d’interactions sociales aux règles prescrivant des comportements déterminés. L’artiste joue ici le rôle de client commanditaire de cette nouvelle situation développée par Crisis Cast qui imagine de nouvelles procédures de comportements pour l’occasion. Se tenant dans un théâtre en friche du centre de Londres, la vidéo évoque un espace d’aéroport ou de nombreux acteurs jouent les rôles de voyageurs, agents de sécurité ou suspects. L’œuvre est le résultat d’un tournage qui a épuisé les différents processus et mécanismes de simulation de Crisis Cast.

Cette œuvre poursuit la recherche de Yuri Pattison sur les situations généralement assumées comme l’expression du réel, ainsi que sur les concepts de frontières et d’identités. La vidéo met en valeur les esthétiques de processus de production souvent sous-traités par des gouvernements, notamment à une période de changements géopolitiques majeurs, incarnés par le raidissement des frontières et des contrôles de sécurité au Royaume-Uni et de part le monde.

Le centre ne peut tenir

Jusqu’au 19 septembre 2018 à Lafayette Anticipations.